2.5.09

ITW Classic Archive


Classic Archive : Dans les coulisses de la collection (octobre 2005)
(Source: http://www.ideale-audience.com)

A l’occasion de la sortie de 10 nouveaux titres de Classic Archive en DVD, Jacques Spohr, responsable éditorial de la collection, revient sur ce projet unique qui compte desormais 45 références.



Pouvez-vous d’abord vous présenter (études, parcours....) et raconter comment vous avez commencé à participer au projet Classic Archive?


J’ai une formation universitaire, durant laquelle j’ai rédigé un mémoire de maîtrise d’Histoire de l’Art sur la décoration scénique du Parsifal de Wagner depuis sa création, puis un mémoire de DEA sur l’œuvre du cinéaste Hans-Jürgen Syberberg. Déjà donc des préoccupations liées à la musique, au cinéma et à la musique filmée puisque Syberberg avait réalisé en 1982 un Parsifal mémorable. C’est à cette époque, en 1996, que j’ai fait un stage à Idéale Audience pour effectuer la recherche d’archives pour le film de Bruno Monsaingeon sur Sviatoslav Richter, Richter l’Insoumis. En fait cette recherche a duré longtemps et j’ai enchaîné avec un portrait de Julia Varady puis The Art of Piano. Classic Archive était alors à l’état embryonnaire et le producteur de la série, Olivier Charvet, a commencé à m’impliquer petit à petit dans le projet, pour mettre de l’ordre dans des listes énormes. Puis tout naturellement, je suis resté sur le projet et une équipe de production a été constituée pour produire 78 épisodes de 52 minutes, qui sont toujours diffusés par Mezzo. Nous partions de zéro, il fallait entre autres retrouver les contacts de tous les interprètes que nous voulions voir figurer dans la série, ce qui doit représenter plus de 200 contrats. Depuis 5 ans je travaille principalement sur Classic Archive, qui n’est devenu une collection DVD que dans un second temps, en 2002.


Quand on a accès à des fonds d'archives aussi importants que ceux de l'INA et de la BBC, on pourrait imaginer qu'il est facile de constituer une collection comme Classic Archive. On sait pourtant que la pérennité d'une telle collection passe par une politique éditoriale stricte. Pouvez-vous nous en donner les grandes lignes, en insistant peut être sur tous les pièges un peu faciles dans lesquels on pourrait tomber quand on a un matériel de ce calibre entre les mains ?


Une politique éditoriale stricte ? Oui et non ! C’est un dosage qui dépend de la matière, c’est-à- dire des films. Pour installer la collection sur le marché, il est clair que les commerciaux ont besoin d’un concept simple à saisir, un écrin, un emballage, une identité graphique. Le public certainement aussi. Mais en ce qui concerne le contenu, il faut dès le départ réussir à se ménager une certaine souplesse pour ne pas être coincé par un concept trop rigide, sans quoi on fait l’impasse sur beaucoup de documents.

A priori la collection se décline sur le mode« 1 artiste = 1 DVD». C’est un peu l’évidence ! Mais se focaliser sur une telle formule ne tient pas compte de la réalité des fonds d’archives. Nous ne sommes pas dans la même dynamique que l’édition discographique, où, pour faire un disque sur un interprète, vous avez l’embarras du choix. Avec des films, ce n’est pas du tout le cas.

Si l’on s’en tenait rigidement à ce principe, on serait forcés de faire l’impasse sur des documents rares qui, pour un interprète mythique, ne dépassent pas les 20 mn, même s’ils constituent la seule archive filmée existante (Solomon par exemple). Dans un programme comme Classic Archive, on ne peut décemment laisser cela de côté. A contrario ce n’est pas parce que vous disposez d’une pléthore de films sur un autre artiste qu’il faudra tout restaurer. On évite autant que possible le remplissage avec des films où les interprètes ne sont pas à leur avantage. On trouve donc des astuces éditoriales qui permettent de montrer des suppléments intéressants. J’ai défendu l’idée que les bonus doivent simplement consister en films supplémentaires, même s’ils n’ont pas de lien évident avec l’artiste du titre. Des films supplémentaires qui ne trouveraient pas de place autrement sur un DVD. Je suppose que l’acheteur d’un DVD consacré à Arrau ne sera pas mécontent de découvrir un film sur Solomon, au contraire ! Le choix du bonus relève aussi du coup de cœur comme la sonate de Debussy par Gendron sur le DVD consacré à Fournier.

Le titre Great Opera Singers, qui est une compilation d’artistes lyriques, est une grosse entorse à la règle, un prétexte pour montrer des films qui seraient restés dans les cartons, comme par exemple Elisabeth Grümmer chantant Lohengrin en 1965.

Une fois la série installée on peut prendre des libertés quand les films sont excellents.

Et, en ce qui me concerne, ce sont les films qui dictent la marche à suivre bien plus que le concept, aussi bon soit-il. La question qui doit primer est : ce film doit-il, mérite-t-il d’être restauré et montré ? Si oui, alors on on se débrouillera pour qu’il soit vu.

Ce sont les films retenus qui créent quelque chose de particulier…Dans ces DVD, on ne raconte pas une histoire, on ne fait pas le portrait d’un musicien, ni même un best-of. D’un titre à l’autre la durée peut plus que doubler. A chaque fois qu’il y a eu un semblant de rigidité, une exception est venue la perturber… Il est même parfois possible de se passer de bonus.

S’il y a une cohérence de répertoire, c’est parce que cela a été conçu comme tel à l’époque, comme par exemple les 5 Sonates de Beethoven par Rostropovitch et Richter ou les trios de Brahms par le Trio Istomin-Stern-Rose. Mais ces cas sont rares. Car en général ces films de télévision n’ont pas été conçus et soignés pour la postérité – au contraire des films de Clouzot avec Karajan. Je les vois plutôt comme des documents sur des artistes à de très brefs moments de leur vie - et c’est précisément cela que je trouve intéressant et touchant.


Quelles sont les les étapes de travail à partir du moment ou vous jugez qu'un film est digne d'intégrer la collection ? La restauration est elle comparable à celle d'un film de cinéma ?


Je ne saurais comparer les deux car je n’ai jamais travaillé sur des restaurations de films de fiction. Je suppose que le principe est la même, seuls les budgets changent.

On procède toujours de la façon suivante : Notre Ingénieur du son, ou plutôt notre « restaurateur », Charles Schlumberger, et la Directrice de Post-Production, Corinne Lambert, vont expertiser les films à l’INA ou à la BBC sur les supports originaux ou sur des transferts numériques. Ils estiment si le film est techniquement exploitable et ce qu’il convient de faire. Du côté de la production, nous nous occupons des droits des interprètes ou des partitions de musiques protégées car il n’est évidemment pas possible de commander une restauration avant que les artistes ou leurs héritiers et les éditeurs nous aient donnés leur autorisation.

L’image est restaurée sur support numérique ; l’INA restaure elle-même ses documents en tenant compte des observations de Corinne Lambert. Le son, lui, est traité séparément par Charles dans son studio et chez Lobster Films. La BBC, pour sa part, nous livre des transferts numériques que nous restaurons aussi à Paris, avec les techniques de pointe du moment - qui ont d’ailleurs déjà pas mal évolué depuis cinq ans.

La qualité de l’image est très variable, les films sont conservés sur différents supports – kinescopes sur 16mm inversible, 1 pouce, 2 pouces, Beta SP… - et cette qualité reste de toutes manières très inférieure à celle d’un film 35 mm. L’image de Classic Archive souffre souvent d’ un manque de définition, d’étranges reflets ou de moirages. Mais de façon générale, elle possède une patine poussiéreuse qui confère aux interprètes une aura fantomatique plutôt intéressante.

Pour donner un exemple précis, je voyais récemment en DVD le film d’Eric Rohmer, Ma Nuit Chez Maud, qui doit dater de la fin des années 60, et où l’on voit une scène de concert avec le violoniste russe Leonid Kogan. L’image est parfaitement définie, le noir et blanc est superbe et j’ai eu un bref moment la sensation que Kogan était palpable et bel et bien vivant devant moi, car jusqu’à présent seule son apparence fantomatique m’était familière…Mais sinon, il est évident que la restauration pose un certain nombre de questions complexes. J’ai une préférence pour les restaurations qui ne poussent pas le bouchon trop loin et respectent les textures originales. Quitte à laisser passer un certain nombre d’accidents (tâches, poussières, drops, etc...)


Contrairement à la majorité des collections musicales que l'on trouve sur le marché, Classic Archive ne propose jamais de pistes sonores artificiellement reconstituées pour le multi-canal ou la stéréo. Pourquoi ?


Parce que c’est justement trop artificiel et d’ailleurs, je ne crois pas que tous nos concurrents qui réeditent de films d’archives transforment du mono en fausse stéréo. Personellement, je trouve le principe aussi absurde que de transformer du noir et blanc en couleurs. Nous avons décidé très tôt de travailler dans le respect des prises de son originales. Rester en mono ne devrait choquer que les fanatique de hi-fimais je ne pense pas ce soit eux qui vont s’aventurer dans Classic Archive. Ils iront plutôt vers des captations actuelles, des DVD avec Abbado ou Ratttle filmés et enregistrés avec la technologie du moment. Je pense que les amateurs de Classic Archive ont principalement dans leur discothèque des enregistrement anciens. Donc, ils ne seront pas effrayés par du son mono.


Tout les documents présentés dans Classic Archive ont été retrouvés dans des fonds d'archives du service public. La musique classique semble avoir connu un genre d'âge d'or à la télévision dans les années 50-60, pensez-vous qu'elle était alors perçue de manière différente par le grand public ?


La Télevision en 1965 et celle de l’an 2000 ne me semblent pas très comparables. La notion de grand public est elle aussi extrêmement relative et ne doit plus désigner la même chose qu’avant. Aujourd’hui, on dispose d’une demi douzaine de chaînes hertziennes et des dizaines de chaînes câblées, alors qu’en 1960 il n’existait qu’une ou deux chaînes. Il faudrait comparer certains chiffres : combien de spectateurs en 1963 regardaient une émission de Bernard Gavoty avec Michelangeli à 20 h, et combien regardent aujourd’hui la case musicale dominicale d’ARTE consacrée au Classique ? Depuis les débuts de la TV, l’audience s’est massifiée car la télé est dans tous les foyers. Mais cette audience s’est aussi fragmentée. Aujourd’hui une heure de grande audience représente plusieurs millions de spectateurs potentiels. C’est peut être attendre beaucoup d’un concert en direct. Que se passerait t-il si on montrait un concert de classique sur France 2 à une heure décente ? Les spectateurs fuiraient-ils massivement ? Les plus grands interprètes d’aujourd’hui, même s’ils s’appellent Argerich, Bartoli, Harnoncourt, ne mobiliseront pas forcément ce fameux grand public de télévision comme au temps d’Arthur Rubinstein, Menuhin ou Klemperer. On a l’impression que nos vedettes actuelles n’ont plus l’aura charismatique des leurs prédécesseurs.

Aujourd’hui, il faut aller vers le câble pour trouver un peu de diversité musicale. Si on compare, les jeunes aujourd’hui n’imaginent pas que l’ORTF pouvait à l’époque montrer dans la même journée une émission avec Barbara, un concert des Yardbirds, des Kinks ou de Led Zeppelin, des variétés d’époques épouvantables (il en faut) et un concerto de Beethoven par Aldo Ciccolini… Je caricature un peu mais je ne vois pas l’équivalent aujourd’hui sur les chaines hertziennes. J’ajoute que les films de l’époque, quand ils n’étaient trop routiniers, sont filmés sobrement, avec goût et sans effets. L’essentiel était là, c’est-à-dire le musicien et la musique. Dans ce que je vois actuellement, trop souvent on ne comprend pas très bien le montage ou les prises de vue, comme si les réalisateurs voulaient en faire trop.

Ce qui me semble paradoxal, c’est qu’il existe infiniment plus de place sur les écrans et qu’en même temps, on assiste à une perte qualitative et quantitative assez importante (concernant la musique classique). J’ai cette sensation qu’en 1965, avec très peu de moyens techniques et très peu de temps, on savait faire de bonnes choses.


La cinquième livraison de titres Classic Archive, qui sortira au mois de novembre en France, est peut être la plus forte depuis le début de la collection, ce qui laisse à penser que celle-ci a encore de beaux jours devant elle. Il reste encore beaucoup de trésors à exhumer ?


C’est vrai qu’il y a de beaux titres dans cette nouvelle livraison. C’est varié, il y en a un peu pour tous les goûts. Pour l’essentiel ce sont des archives que nous avions déjà plus ou moins repérées depuis quelque temps (Los Angeles, Giulini, Tortelier, Poulenc, Byron Janis). Il y a également deux films qui ne sont pas à proprement parler des archives, le dernier récital de Fischer-Dieskau filmé par Bruno Monsaingeon ou Yehudi Menuhin, Le Violon du Siècle qui est enfin reédité en DVD. D’un point de vue commercial, il semblerait effectivement que ce soit prometteur.

Sinon, il reste évidemment matière à quelques bons DVD, même si ce ne sera pas toujours sur ces quelques artistes dont les seuls noms génèrent des ventes importantes. Il y a même quelques titres qui pourraient être publiés rapidement car l’essentiel a déjà été restauré pour la télévision : André Navarra, le quatuor Vegh, Ivry Gitlis ou une sublime 9ème de Beethoven par Horenstein. Un ensemble qui serait aussi très intéressant en DVD, c’est l’intégrale des Trios de Beethoven par le Trio Istomin-Stern-Rose.


Y a t'il des documents mythiques sur lesquels vous n'avez pas pu mettre la main, et qui resteront invisibles à jamais ?


Mythiques, je ne sais pas, cela dépend pour qui ! Mais oui, il y a pas mal de choses qui donnent envie, rien que dans les films de l’ORTF. Certains films ont assurément existé, mais les éléments sont difficiles à retrouver dans les fonds. On peut espérer que des copies fassent un jour surface.

Quelques exemples que j’aurais très volontiers visionnés : la Sonate Appasionata de Beethoven par Yves Nat en 1955 (pianiste sur lequel il n’existe pour ainsi dire rien). Une retransmission de 1956 en direct du Théâtre des Champs-Elysées d’extraits de Cosi fan tutte avec le Städische Oper de Berlin et Elisabeth Grümmer, un récital en 1958 de Pierre Bernac et Francis Poulenc, la 3e sonate d’Enesco par Yehudi et Hephzibah Menuhin en 1965, et évidemment tout un tas de récitals de Ferras, Grumiaux, Cassado, Fournier, Stern, Cziffra etc…

Je reste sidéré par le travail de conservation de l’INA, qui est absolument prodigieux compte tenu de la quantité d’heures de films dont ils ont la charge.



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